Les premiers signes
Pendant longtemps, Aline a pensé que sa mère vieillissait. À 78 ans, quoi de plus normal ? Le jardin était un peu moins entretenu qu’avant, le courrier restait parfois plusieurs jours sur la table de la cuisine et certaines démarches semblaient toujours pouvoir attendre le lendemain.
Même sa fille ne s’est inquiétée que tardivement. Avec le recul, elle se souvient surtout d’une accumulation de petits détails : un rendez-vous oublié, puis un autre, des papiers qui s’entassaient, des décisions qui ne lui ressemblaient pas. À chaque fois, elle trouvait une explication. Après tout, sa mère venait de perdre son mari.
Puis il y a eu ce ticket de caisse. Pour la première fois, Aline s’est surprise à avoir peur pour sa mère. Pas juste à s’inquiéter, mais à avoir vraiment peur de ce qui était en train de lui échapper. Aline cherchait un document d’assurance lorsqu’elle est tombée sur un achat de 500 euros. Persuadée qu’il s’agissait d’une erreur, elle est allée demander des explications à sa mère. « Maman, c’est quoi cet achat ? » Josiane a regardé le ticket quelques secondes. « Un vendeur est passé à la maison. » « Et il vendait quoi ? » Elle a réfléchi. « Je ne sais plus exactement. Mais il était gentil. » Cette phrase l’a glacée. Sa mère avait toujours été prudente. La voir dépenser une telle somme sans pouvoir expliquer pourquoi ne lui ressemblait pas.
Quand la maladie s’est installée
Puis, un jour, sa mère a affirmé qu’elle n’avait jamais eu d’enfant. En plein repas de famille, le silence s’est installé autour de la table. Tout le monde a attendu une plaisanterie, un sourire, n’importe quel signe que c’était une blague. Mais rien n’est venu. Josiane a repris son repas comme si elle venait simplement de commenter la météo. Aline, elle, n’arrivait plus à avaler une bouchée. Comment répondre à sa propre mère lorsqu’elle nie votre existence ? Malgré cela, elle a continué pendant plusieurs mois à chercher d’autres explications. L’âge. La fatigue. Le deuil. Tout plutôt que d’admettre que quelque chose, chez sa mère, était en train de changer.
Une voisine l’a appelée. Elle aussi était inquiète : le jardin se dégradait, certaines démarches semblaient abandonnées et la porte d’entrée restait parfois ouverte alors qu’il n’y avait personne à la maison.
Après cet appel, Aline a cessé de se raconter des histoires. Il fallait consulter. Le problème, c’est que sa mère ne voyait aucun problème justement ! « Tout va bien », répondait-elle lorsqu’on essayait d’aborder le sujet. Alors Aline insistait un peu. Puis reculait. Puis recommençait quelques semaines plus tard. Entre deux conversations difficiles, elle passait davantage voir sa mère, surveillait discrètement certaines dépenses et échangeait avec le médecin traitant.
Aujourd’hui encore, lorsqu’elle repense à cette période, une phrase lui revient souvent : « J’avais parfois l’impression de devenir la mère de ma mère. »
Le jour où la dégénérescence fronto-temporale est arrivée dans leur vocabulaire
Lorsque le rendez-vous chez le neurologue est enfin arrivé, Aline a douté jusqu’au dernier moment. Dans la salle d’attente, Josiane discutait avec une autre patiente ; quelques minutes plus tard, elles riaient ensemble. Si elle ne la connaissait pas, Aline se serait sans doute dit la même chose que les autres : « Elle va très bien, cette dame ! »
La consultation a commencé. Le neurologue a écouté Josiane. Et il a écouté Aline raconter les achats inhabituels, les oublis, les décisions incompréhensibles et ces phrases blessantes que sa mère semblait prononcer sans en mesurer la portée.
Une IRM cérébrale et plusieurs évaluations ont suivi. Quelques semaines plus tard, le diagnostic est tombé : dégénérescence fronto-temporale : DFT.
Le neurologue leur avait expliqué que certaines dégénérescences fronto-temporales ne commencent pas par des troubles de la mémoire. Chez certaines personnes, ce sont les mots qui disparaissent ; chez d’autres, comme Josiane, ce sont d’abord les comportements qui changent.
Soudain, beaucoup de choses prenaient sens. Les dépenses inhabituelles. Les décisions incompréhensibles. Cette impression persistante que quelque chose avait changé sans qu’Aline puisse vraiment le nommer. Le mot « DFT » n’a pas tout réglé, mais il a apporté une explication. Ce n’était plus seulement une question de caractère ou d’entêtement. Sa mère avait une maladie.
« Avoir raison ou continuer à se parler ? »
Quelques semaines plus tard, Josiane a consulté un orthophoniste, comme l’avait recommandé le neurologue. Aline s’attendait à entendre parler de mémoire, de langage, d’exercices à faire à la maison. Elle a découvert tout autre chose.
Au cours d’un rendez-vous, elle a raconté qu’à chaque fois que sa mère disait quelque chose d’inexact, elle sortait des photos, des papiers ou des souvenirs pour lui démontrer qu’elle se trompait. Elle voulait la ramener à la réalité. En général, cela finissait par une dispute.
L’orthophoniste l’a écoutée puis lui a posé une question qui l’a prise de court : « Qu’est‑ce qui est le plus important pour vous ? Avoir raison ou continuer à parler à votre mère ? »
Sur le moment, Aline est restée sans voix. Cette phrase l’a frappée en plein cœur. Elle ne l’a plus quittée. Quelques jours plus tard, lorsque Josiane a de nouveau affirmé qu’elle n’avait jamais eu d’enfant, Aline a senti la colère et la tristesse monter d’un seul coup. Instinctivement, elle a pensé aux albums photos rangés dans le salon, à toutes ces preuves prêtes à être sorties. Puis elle s’est arrêtée. Au lieu de chercher à démontrer, elle lui a parlé du jardin et des rosiers qui commençaient à fleurir. La conversation a suivi un autre chemin. Pour la première fois depuis longtemps, elles ne se sont pas disputées.
La maladie était toujours là. Les difficultés aussi. Mais quelque chose avait changé dans leur manière de se parler. Peu à peu, Aline a cessé de corriger systématiquement sa mère. Elle a compris que derrière certaines phrases se cachaient souvent davantage de confusion que de mauvaise volonté. Toutes les discussions n’étaient plus des batailles à gagner. La DFT n’a pas disparu. Les difficultés n’ont pas cessé. Pourtant les disputes se sont espacées, laissant à nouveau de la place pour des moments plus simples. Et parfois, cela suffisait.
Personne ne devrait traverser ça seul
Au fil des mois, d’autres personnes sont entrées dans leur quotidien. Il y avait toujours le médecin traitant et le neurologue, mais aussi des infirmières, un ergothérapeute, une assistante sociale, des aides à domicile, des professionnels des plateformes de répit et des associations de familles.
Aline a découvert que chacun apportait quelque chose de différent. Le neurologue suivait l’évolution de la maladie. L’ergothérapeute aidait à sécuriser la maison. Les aides à domicile soulageaient certaines tâches devenues trop compliquées. L’assistante sociale expliquait les démarches et les dispositifs de protection. Quant aux associations, elles permettaient surtout de rencontrer d’autres familles qui vivaient la même chose.
L’orthophoniste n’était qu’une pièce de ce puzzle, mais une pièce importante. Les rendez-vous ne parlaient pas seulement de langage ou de mémoire. Il était aussi question de communication, de malentendus, de stratégies pour continuer à se comprendre malgré la maladie.
Peu à peu, Aline a compris qu’accompagner une personne atteinte de DFT n’était pas une affaire de volonté ou de force de caractère. C’était un marathon émotionnel, et surtout une épreuve qu’aucune famille ne devrait porter seul
En bref : la DFT, de quoi parle-t-on ?
Ce que vivait Josiane porte un nom : la dégénérescence fronto-temporale, souvent abrégée en DFT.
Contrairement à ce que l’on imagine souvent, ces maladies ne commencent pas toujours par des problèmes de mémoire. Chez certaines personnes, ce sont d’abord les comportements qui changent. Une personne habituellement prudente peut devenir impulsive. Une remarque blessante peut être prononcée sans que son auteur comprenne pourquoi elle choque. Les décisions deviennent parfois inhabituelles ou difficiles à expliquer. D’autres personnes présentent surtout des difficultés de langage : elles cherchent leurs mots, parlent moins ou ont du mal à organiser leurs phrases.
Ces changements sont liés à une atteinte progressive de certaines régions du cerveau impliquées dans le comportement, les émotions et la communication. Aujourd’hui, il n’existe pas de traitement permettant de guérir une DFT. En revanche, poser un diagnostic permet de comprendre ce qui se passe, d’adapter le quotidien et de mettre en place des aides pour la personne malade comme pour ses proches.
Si vous observez des changements de comportement, de langage ou de personnalité chez un proche, le premier interlocuteur reste le médecin traitant. Il pourra orienter vers une consultation mémoire, un neurologue ou une équipe spécialisée si cela paraît nécessaire.
Et pour les proches, par où commencer ? Comme Aline au début de cette histoire, beaucoup de proches hésitent avant d’en parler. Ils se demandent s’ils ne s’inquiètent pour rien, s’il s’agit simplement de l’âge ou d’une période difficile.
Pourtant, lorsque certains comportements vous semblent inhabituels, il est important de ne pas rester seul avec vos questions. Le médecin traitant est souvent le meilleur point de départ. Il pourra évaluer la situation et, si nécessaire, orienter vers un neurologue.
Parler avec d’autres membres de la famille, des amis ou des voisins peut également être utile. Ceux qui voient régulièrement la personne remarquent parfois les mêmes changements sans avoir osé les évoquer.
Au fil du parcours, de nombreux professionnels peuvent accompagner la personne malade et ses proches : médecins, neurologues, orthophonistes, psychologues, ergothérapeutes, aides à domicile, plateformes de répit ou associations de familles.
Enfin, une des leçons les plus difficiles à apprendre est peut-être celle qu’Aline a découverte avec le temps : il est souvent tentant de vouloir corriger, convaincre ou prouver. Pourtant, préserver la relation devient parfois plus important que d’avoir raison.
Besoin d’aide, besoin d’en parler ?
Vous n’êtes pas seuls face aux changements de comportement, de langage ou de mémoire d’un proche. Voici quelques portes d’entrée fiables pour les familles.
• Mieux comprendre la maladie
Institut du Cerveau – fiche « Dégénérescences fronto‑temporales (DFT) » et ressources sur les troubles neurocognitifs.
• Rencontrer d’autres familles
France Alzheimer (associations locales, cafés mémoire, groupes de parole) et Association France‑DFT pour les situations de DFT.
• Connaître vos droits et les aides
Portail national pour-les-personnes-agees.gouv.fr, MDPH et France Alzheimer (site dédié aux aides sociales et financières).
• À qui parler en premier ?
Votre médecin traitant, une consultation mémoire/neurologue ou une association de familles peuvent vous aider à faire le point et à ne pas rester seuls.



