Théo a deux semaines, il est allaité. Sa maman a une douleur qui ne passe pas, qui la fait grimacer à chaque mise au sein. Elle a vu une sage-femme et vient d’avoir un rendez-vous avec une consultante en lactation. On lui a dit qu’elle avait des crevasses (blessures sur ses mamelons), que Théo avait des difficultés de succion, mais que sa croissance était bonne. Il claque sa langue quand il tète, il fait des pauses très souvent et s’énerve au sein, elle sent bien qu’il y a quelque chose qui ne va pas. Elle se sent démunie et pense arrêter l’allaitement prochainement.

Beaucoup de parents vivent ces difficultés sans savoir vers qui se tourner. Quand on pense à l’orthophonie, on imagine rarement aller consulter pour un tout petit bébé de quelques jours ou quelques semaines. Pourtant, l’orthophoniste peut intervenir dès la naissance pour accompagner les difficultés de succion.

En cas de difficulté d’alimentation du bébé allaité, il est recommandé de consulter en première intention un professionnel de santé formé à l’allaitement pour une évaluation globale (consultante en lactation IBCLC, sage-femme). Cela permet de ne pas passer à côté d’une difficulté liée à la lactation, au positionnement ou à une autre cause. Si les difficultés persistent malgré les ajustements proposés, c’est là que l’orthophoniste intervient, sur orientation ou à la demande des parents, avec une prescription médicale (ordonnance du médecin).

Les compétences oro-myo-faciales du bébé : la base de toute alimentation

La bouche, la langue, les lèvres, le palais, la mâchoire : toutes ces structures travaillent ensemble dès la naissance pour permettre au bébé de s’alimenter et de respirer, ce sont ses compétences oro-myo-faciales. Que le bébé soit au sein ou au biberon, ce sont les mêmes compétences et les mêmes structures qui sont mobilisées, différemment. C’est grâce à elles que le bébé peut téter, avaler, respirer de façon coordonnée. On appelle ça la coordination succion-déglutition-respiration.

Pour que l’alimentation soit efficace, cet enchaînement doit se faire de façon fluide, sans effort excessif. Le bébé tète, il avale le lait, il respire entre deux déglutitions. Tout ça en quelques secondes, des dizaines de fois pendant une tétée. Quand ces compétences oro-myo-faciales sont perturbées, le bébé peut avoir du mal à s’alimenter. Les conséquences se voient vite : fatigue après quelques minutes au sein, pleurs fréquents, reflux importants, claquement de langue, stagnation ou perte de poids. Et souvent, un épuisement parental s’installe petit à petit. Attention, ces signes peuvent avoir de multiples causes, d’où l’intérêt de voir en amont un professionnel de santé formé à l’allaitement.

Pourquoi l’orthophonie pour le bébé allaité ?

L’allaitement, c’est un ajustement permanent entre le bébé et sa maman. Quand l’allaitement est difficile, c’est important de regarder à la fois du côté de la lactation, de la maman, mais aussi du côté du bébé. L’objectif c’est d’accompagner la dyade maman-bébé pour faciliter l’alimentation et soutenir le projet d’allaitement.
Les compétences oro-myo-faciales du bébé jouent un rôle majeur dans l’efficacité de l’allaitement et c’est sur ce sujet qu’intervient l’orthophoniste. Un bébé qui n’arrive pas à bien mobiliser sa langue, qui a un tonus trop faible ou qui ne parvient pas à coordonner succion-déglutition-respiration va avoir du mal à extraire le lait. Les conséquences sont immédiates, à la fois pour lui (fatigue, prise de poids insuffisante, frustration) et pour la maman (douleurs aux mamelons, engorgements, baisse de lactation).

Parce que tout est lié dans l’allaitement. Quand un bébé tète de façon peu efficace, il ne draine pas bien le sein (ne le vide pas complètement). Un sein mal drainé envoie au corps le signal qu’il y a moins de demande. La production de lait diminue alors selon le principe de l’offre et de la demande. Le bébé, qui avait déjà du mal à téter efficacement, se retrouve face à moins de lait disponible. Il tète encore plus longtemps, s’épuise encore plus, et la maman aussi. C’est un cercle vicieux qui s’installe tant qu’on ne repère pas bien d’où vient la difficulté.

Comment se passe une consultation ?

Qu’est-ce qui va être évalué ?

La première consultation (le bilan) dure 1h à 1h30. L’orthophoniste va accueillir les parents et le bébé. Il va observer le bébé dans un climat le plus serein possible pour lui et pour la maman. L’orthophoniste va d’abord comprendre le contexte, poser des questions, écouter leur histoire, avant de s’intéresser au bébé, comment il bouge, comment fonctionne sa bouche et comment il tète. Bien sûr si bébé a faim, on démarrera par le temps d’observation de la tétée, c’est le bébé qui décide de ce qui est possible pour lui et on s’adapte.

Comprendre ce qui s’est passé

L’orthophoniste demande comment s’est déroulée la grossesse, l’accouchement. Tout cela peut avoir un impact sur le tonus du bébé, sur sa posture, sur sa façon de bouger sa tête, sa langue et sa bouche. Il demandera comment se sont passés les premiers jours ou mois de vie : les premières tétées, si le bébé a été hospitalisé, s’il a eu besoin de soutien particulier.
Il écoute aussi le vécu, les inquiétudes, les questionnements, le ressenti. Il demandera quels autres professionnels ont déjà consultés (pédiatre, sage-femme, consultante en lactation IBCLC), ce que chacun a dit et ce qui a déjà essayé, que cela fonctionne ou pas.

Observer en situation d’éveil

Puis l’orthophoniste observe le bébé en situation d’éveil, hors tétée. Il regarde sa posture spontanée, comment il tient sa tête, comment il bouge ses bras et ses jambes. Il observe son tonus global : est-ce qu’il est plutôt tonique, détendu, ou au contraire un peu mou ? Il repère d’éventuelles asymétries, des tensions dans le cou ou le corps. Il observe aussi son comportement : est-ce qu’il est calme, agité, attentif ? Est-ce qu’il porte ses mains à sa bouche ? Comment réagit-il quand on stimule doucement sa joue ou ses lèvres ?

Évaluer l’anatomie et la fonction

L’orthophoniste examine ensuite les structures autour et dans la bouche. Il observe le palais, les lèvres, la langue, le frein de langue, les joues, la mâchoire. Il regarde leur forme, leur tonus, leur mobilité.
Est-ce que le bébé arrive à bouger sa langue, à l’élever, à l’avancer, à la mettre en gouttière ? Les lèvres sont-elles symétriques, toniques ? Le palais a-t-il une forme particulière ?
Comment le bébé utilise ces structures et comment est-ce qu’elles fonctionnent entre elles.

Observer pendant la tétée

Ensuite vient le temps d’observation d’une tétée au sein, si c’est le bon moment pour bébé. L’orthophoniste regarde comment le bébé ouvre sa bouche, comment sa langue bouge, comment ses lèvres se positionnent, comment sa mâchoire travaille. Il observe la coordination entre la succion, la déglutition et la respiration, si ces trois actions s’enchaînent bien de façon fluide ou ce qui pourrait gêner le bon fonctionnement de cette séquence.

Il observe également les signes de désorganisation, de fatigue, de stress, ou au contraire, les moments où le bébé semble bien, détendu. Est-ce que la succion est efficace ? Y a-t-il des compensations, comme un bébé qui pince ou écrase avec ses gencives au lieu de téter, qui utilise trop sa mâchoire et pas assez sa langue ?
A la fin de tout cela, l’orthophoniste pose un diagnostic, c’est-à-dire qu’il explique aux parents si les difficultés d’allaitement de bébé relèvent de difficultés de succion ou pas, et s’il peut l’aider dans son champ de compétences.

Que fait l’orthophoniste concrètement ?

L’orthophoniste propose si nécessaire un accompagnement qui s’adapte à chaque situation. Selon les difficultés identifiées et le contexte du bébé, le suivi peut être court (quelques consultations) ou s’inscrire dans la durée. Voici les différentes actions qu’il peut mettre en place.

Travailler sur les fonctions oro-myo-faciales

L’orthophoniste travaille directement sur les compétences orales du bébé. Il montre aux parents comment soutenir sa tête pour que sa langue et sa bouche bougent mieux et se coordonnent pendant la tétée, comment aider la langue à s’avancer, à se mettre en gouttière.

Stimuler en douceur

L’orthophoniste peut proposer des sollicitations oro-faciales douces : massages autour de la bouche, stimulations intra-buccales (toujours avec l’accord de la maman et celui du bébé) pour améliorer la mobilité de la langue et renforcer la succion. Il peut également utiliser la succion non nutritive pour travailler la force de succion, la mise en forme de la langue.

Accompagner, rassurer, soutenir

L’orthophoniste accompagne les parents. Il valorise ce qui fonctionne déjà et adapte ses conseils à chaque situation. Il prend également en compte le vécu et les questionnements.
L’orthophoniste coordonne son action avec les autres professionnels qui accompagnent la maman : consultante en lactation IBCLC, sage-femme, pédiatre. Cette approche pluriprofessionnelle permet de croiser les regards et d’ajuster l’accompagnement au plus près des besoins des parents, pour les soutenir dans le projet d’allaitement.

L’allaitement repose sur un équilibre délicat entre les compétences du bébé et le corps de sa maman. Quand des difficultés apparaissent, il est important de regarder ces deux dimensions. L’orthophoniste est l’expert des compétences oro-myo-faciales du bébé, ces fonctions essentielles qui permettent de téter, avaler, respirer de façon coordonnée.
Ces compétences sont les mêmes que le bébé soit au sein ou au biberon. Mais dans le contexte de l’allaitement, elles prennent une importance particulière. Un bébé qui tète de façon peu efficace peut entraîner un cercle vicieux : mauvais drainage du sein, baisse de lactation, difficultés qui s’accumulent et entraînent l’arrêt de l’allaitement alors qu’il n’était pas souhaité par la famille.
L’orthophoniste s’inscrit dans un réseau de professionnels qui vous accompagnent. Si vous rencontrez des difficultés d’allaitement persistantes, n’hésitez pas à en parler aux professionnels qui vous suivent. Une évaluation orthophonique peut être proposée pour compléter l’accompagnement du côté de la succion du bébé.