Conduire, un symbole d’autonomie

La voiture représente souvent bien plus qu’un moyen de transport : c’est un repère de liberté et de lien social. Perdre le droit de conduire peut être vécu comme une injustice, surtout quand on se sent encore capable. Pourtant, certaines pathologies neurologiques peuvent altérer les réflexes, la vigilance ou la compréhension sans que la personne ne s’en rende compte.

Ils témoignent

« J’ai eu un petit accident il y a six mois, mais rien de grave. Mon neurologue m’a dit d’arrêter de conduire. Je ne comprends pas : je me sens bien, je vois encore très bien ! » (Jean-Pierre, 68 ans, atteint d’une maladie neurodégénérative débutante).
« C’est difficile à accepter pour lui. Il a toujours conduit, c’est un bon conducteur. Mais on voyait bien qu’il commençait à se perdre un peu dans certains trajets. » (Élise, fille d’un patient suivi pour maladie d’Alzheimer débutante).

Pourquoi un médecin peut interdire la conduite

Le neurologue a pour mission principale d’évaluer et de soigner les troubles neurologiques. Mais il lui revient aussi d’alerter lorsqu’une pathologie ou un trouble cognitif peut compromettre la sécurité du patient ou celle des autres sur la route. Certaines maladies neurologiques (maladie d’Alzheimer, maladie de Parkinson, etc.) et/ou atteintes cognitives (troubles de l’attention, de la mémoire, des fonctions exécutives ou visuo-spatiales) peuvent altérer la vigilance ou la rapidité de réaction.
La conduite dite « automatique », celle des trajets connus et routiniers, reste souvent bien préservée. Le danger apparaît surtout face à l’imprévu : un piéton qui surgit, un changement de signalisation, un freinage brusque. Ces situations exigent une adaptation rapide, parfois difficile lorsque certaines fonctions cognitives sont touchées, sans que la personne ne s’en rende compte au quotidien.

Depuis l’arrêté du 3 avril 2022, les troubles cognitifs liés aux maladies neuroévolutives (maladie d’Alzheimer et maladies apparentées) font partie des affections médicales considérées comme incompatibles avec la conduite en l’absence d’évaluation médicale spécifique. Le neurologue a donc l’obligation déontologique d’alerter et d’orienter systématiquement le patient vers un médecin agréé par la préfecture pour une évaluation de l’aptitude à la conduite. Seul ce médecin est habilité à statuer sur la compatibilité ou non de la conduite avec l’état de santé du patient.

Et si le patient refuse ?

Le médecin informe le patient des risques encourus et des conséquences possibles.
Si celui-ci choisit néanmoins de continuer à conduire sans avoir réalisé l’évaluation préfectorale, il engage sa responsabilité personnelle. En cas d’accident, l’assurance peut refuser toute indemnisation si une inaptitude médicale connue n’a pas été déclarée.

Le rôle de l’orthophoniste

L’orthophoniste n’évalue pas l’aptitude médicale à conduire. En revanche, elle est en première ligne pour repérer, au fil des séances, des difficultés de langage et de communication susceptibles de rendre certaines situations de conduite plus complexes ou moins sûres.

En situation de conduite, le langage est constamment sollicité : comprendre une consigne du GPS, lire et interpréter un panneau temporaire, réagir face à un imprévu, même si un interlocuteur parle dans la voiture ou si la radio est allumée. Lorsque des troubles du langage sont présents, certaines situations peuvent devenir particulièrement à risque, notamment :

  • Difficultés à comprendre des consignes rapides ou multiples (GPS, signalisation temporaire, un changement d’itinéraire ou un incident)
  • Difficultés à traiter l’information verbale en situation de stress ou d’urgence
  • Diminution de la conscience des difficultés (anosognosie), pouvant limiter l’adaptation du comportement

Dans ce contexte, l’orthophoniste peut :

  • Repérer précocement ces signes cliniques dans la vie quotidienne
  • Accompagner le patient dans la prise de conscience de ses difficultés
  • Informer et soutenir les proches dans l’observation des situations à risque
  • Proposer des prises en soin ciblées visant à préserver la communication fonctionnelle et l’autonomie, tout en anticipant, si nécessaire, une réorganisation progressive du quotidien

Des alternatives et un accompagnement possible

Perdre le droit de conduire ne signifie pas perdre toute autonomie. Des solutions existent : transports adaptés, TAD (transport à la demande), accompagnement associatif, accompagnement psychologique ou social pour aider à traverser cette transition. Dans certaines situations médicales (traumatisme crânien récent, épisode épileptique isolé, AVC récent, effets secondaires médicamenteux), une reprise de conduite peut parfois être envisagée après réévaluation spécialisée. Parfois, des aménagements peuvent être proposés : conduite limitée à certains trajets, en journée, ou dans un périmètre restreint autour du domicile. Dans le cadre des maladies neuroévolutives, l’accompagnement vise surtout à anticiper et organiser progressivement de nouvelles modalités de mobilité.

L’interdiction médicale de conduire n’est jamais une punition. Elle traduit une volonté de protection dans un moment où les capacités peuvent fluctuer. L’orthophoniste et le neurologue peuvent aider à comprendre, accepter et réorganiser le quotidien sans mettre en danger ni soi-même ni les autres.